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L’homme moderne a du mal à penser le développement et la modernisation en termes d’abaissement plutôt que d’accroissement de la consommation d’énergie

vu sur le site "nos libertés"

Par Siméon, pour “Nos Libertés”, le 11 février 2012.

Ivan Illich (1926 - 2002), philosophe d’origine autrichienne, a publié dans les années soixante-dix une série d’ouvrages remarquables sur l’impasse actuelle de la société industrielle. L’un des plus connus “La Convivialité” (1973) part du principe que les humains doivent reprendre la main sur les outils qui les ont transformés en esclaves mécaniques, s’ils veulent un jour connaître la société de la convivialité, autrement dit une société à dimension humaine.

Extraits :

“Nous sommes tellement déformés par les habitudes industrielles que nous n’osons plus envisager le champ des possibles. Pour nous, renoncer à la production de masse, cela veut dire retourner aux chaînes du passé, ou reprendre l’utopie du bon sauvage. Si nous voulons élargir notre angle de vision aux dimensions du réel, il nous faut reconnaître qu’il existe non pas une façon d’utiliser les découvertes scientifiques, mais au moins deux, qui sont antinomiques. Il y a un usage de la découverte qui conduit à la spécialisation des tâches, à l’institutionnalisation des valeurs, à la centralisation du pouvoir. L’homme devient l’accessoire de la méga-machine, un rouage de la bureaucratie. Mais il existe une seconde façon de faire fructifier l’invention, qui accroît le pouvoir et le savoir de chacun, lui permet d’exercer sa créativité, à seule charge de ne pas empiéter sur ce même pouvoir chez autrui.”

[…]

“Si nous voulons pouvoir dire quelque chose du monde futur, dessiner les contours théoriques d’une société à venir qui ne soit pas hyperindustrielle, il nous faut reconnaître l’existence d’échelles et de limites naturelles. L’équilibre de la vie se déploie dans plusieurs dimensions ; fragile et complexe, il ne transgresse pas certaines bornes. Il y a certains seuils à ne pas franchir. Il nous faut reconnaître que l’esclavage humain n’a pas été aboli par la machine, mais en a reçu figure nouvelle. Passé un certain seuil l’outil, de serviteur, devient despote. Passé un certain seuil, la société devient une école, un hôpital, une prison. Alors commence le grand enfermement.”

[…]

“J’appelle « société conviviale » une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes. Convivial est la société où l’homme contrôle l’outil.”

[…]

“Dans un certain sens, c’est l’industrialisation, plus que l’homme, qui a profité des progrès de la médecine : les gens sont devenus capables de travailler plus régulièrement dans des conditions plus déshumanisantes. Pour cacher le caractère profondément destructeur du nouvel outillage, du travail à la chaîne et du règne de la voiture, on a monté en épingle des traitements spectaculaires appliqués aux victimes de l’agression industrielle sous toutes ses formes : vitesse, tension nerveuse, empoisonnement du milieu. Le médecin s’est transformé en mage, ayant seul le pouvoir de faire des miracles qui exorcisent la peur engendrée par la survie dans un monde devenu menaçant.”


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[…]

Il n’est pas question de proscrire un outil du seul fait que, selon l’un de nos critères de classification, nous pouvons le dire anticonvivial. Ces critères sont des guides pour l’action. Une société peut s’en servir pour restructurer la totalité de son outillage, en fonction du style et du degré de convivialité qu’elle désire. Une société conviviale n’interdit pas l’école. Elle proscrit le système scolaire perverti en outil obligatoire, fondé sur la ségrégation et le rejet des recalés. Une société conviviale ne supprime les transports interurbains à grande vitesse que si leur existence empêche de garantir à l’ensemble de la population la possibilité de circuler à la vitesse et au rythme souhaités. Une société conviviale n’est même pas tenue de refuser la télévision, bien que celle-ci laisse à la discrétion de quelques producteurs et beaux parleurs le soin de choisir et de fabriquer ce qu’on fera « avaler » à la masse des téléspectateurs, mais une telle société doit protéger la personne contre l’obligation de se transformer en voyeur. On le voit, les critères de la convivialité ne sont pas des règles à appliquer mécaniquement, ce sont des indicateurs de l’action politique, qui concernent ce qu’il faut éviter. Critères de détection d’une menace, ils permettent à chacun de faire valoir sa propre liberté.

Dans le temps présent, les critères institutionnels de l’action humaine sont à l’opposé des nôtres, y compris dans les sociétés marxistes où la classe des travailleurs se croit au pouvoir. Le planificateur socialiste rivalise avec le chantre de la libre entreprise, pour démontrer que ses principes assurent à une société le maximum de productivité. La politique économique socialiste se définit bien souvent par le souci d’accroître la productivité industrielle de tout pays socialiste. Le monopole de l’interprétation industrielle du marxisme sert de barrage et de moyen de chantage contre toute forme de marxisme hétérodoxe. […] Une société où la plupart des gens dépendent, quant aux biens et aux services qu’ils reçoivent, des qualités d’imagination, d’amour et d’habileté de chacun, est de la sorte considérée comme sous-développée. En retour, une société où la vie quotidienne n’est plus qu’une suite de commandes sur le catalogue du grand magasin universel est tenue pour avancée. Et le révolutionnaire n’est plus qu’un entraîneur sportif : champion du Tiers-monde ou porte-parole des minorités sous-consommatrices, il endigue la frustration des masses à qui il révèle leur retard ; il canalise la violence populaire et la transforme en énergie de rattrapage.

Chacun des aspects de la société industrielle est une composante d’un système d’ensemble qui implique l’escalade de la production et l’augmentation de la demande indispensable pour justifier le coût social total. C’est pourquoi, en concentrant la critique sociale sur la mauvaise gestion, la corruption, l’insuffisance de la recherche ou le retard technologique, on ne fait que distraire l’attention du public du seul problème qui compte : la structure inhérente à l’outil pris comme moyen et déterminant un manque général croissant. Une autre erreur consiste à croire que la frustration actuelle est due principalement à la propriété privée des moyens de production et que l’appropriation publique de ces moyens par l’intermédiaire d’un organisme central de planification protégerait les intérêts de la majorité et conduirait à une répartition équitable de l’abondance. La structure antihumaine de l’outil ne sera pas transformée par le remède proposé. Aussi longtemps qu’on attaquera le trust Ford pour la seule raison qu’il enrichit Monsieur Ford, on entretiendra l’illusion que les usines Ford pourraient enrichir la collectivité.


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[…]

Certains outils sont toujours destructeurs, quelles que soient les mains qui les détiennent, que ce soient la Mafia, les capitalistes, une firme multinationale, l’État ou même un collectif de travailleurs. […] L’homme moderne a du mal à penser le développement et la modernisation en termes d’abaissement plutôt que d’accroissement de la consommation d’énergie. Pour lui, une technique avancée rime avec une profonde intervention dans les processus physiques, mentaux et sociaux. Si nous voulons appréhender l’outillage avec justesse, il nous faut quitter l’illusion qu’un haut degré de culture implique une consommation d’énergie aussi élevée que possible. Dans les anciennes civilisations, les ressources en énergie étaient très équitablement réparties. Chaque être humain, par sa constitution biologique, disposait de toute l’énergie potentielle nécessaire sa vie durant pour transformer consciemment le milieu physique, selon sa volonté, puisque la source en était son propre corps à la seule condition d’être maintenu en bonne santé.

[…]

“Dans son livre “The Myth of the machine : the Pentagon of power”, Lewis Mumford souligne les caractéristiques spécifiques qui firent de l’activité minière le prototype des formes ultérieures de mécanisation : « indifférence aux facteurs humains, à la pollution et à la destruction du milieu, accent mis sur un processus physico-chimique en vue d’obtenir le métal ou le carburant désiré et, par-dessus tout, isolement géographique et mental par rapport au monde concret du fermier et de l’artisan, et au monde spirituel de l’Église, de l’Université et de la Cité. Par son effet destructeur sur l’environnement et son mépris des risques imposés à l’homme, l’activité minière se rapproche beaucoup de l’activité guerrière — comme la guerre, la mine produit souvent un type d’homme dur et digne, habitué à affronter le danger et la mort, le soldat vu sous son meilleur jour. Mais l’animus destructeur de la mine, son sinistre labeur, son aura de misère humaine et de dégradation du paysage, tout cela, l’activité minière le transmit aux industries utilisatrices de sa production. Le coût social dépassait largement le gain mécanique. » Ainsi à l’outil actionné au rythme de l’homme succéda un homme agissant au rythme de l’outil et tous les modes d’agir humains s’en trouvaient transformés.

À la fin du Moyen âge, le vieux rêve alchimique de fabriquer un homme en laboratoire prit, peu à peu, la forme de la création de robots qui travaillent pour l’homme et de l’éducation de l’homme à travailler à leur côté. Cette nouvelle attitude envers l’activité productrice est reflétée par l’introduction d’un mot nouveau. « Tripaliare » signifiait torturer sur le « trepalium », mentionné au VIe siècle comme étant un pal formé de trois épieux, supplice ayant remplacé dans le monde chrétien celui de la croix. Au XIIe siècle, le mot travail en français, « trabajo » en espagnol, désignait une épreuve douloureuse. Il faut attendre le XVIe siècle pour que « travail » puisse être employé en lieu et place d’ouvrage ou de labeur. À l’œuvre (« poièsis ») de l’homme artiste et libre, au labeur (« ponèros ») de l’homme contraint par autrui ou par la nature, s’ajoute alors le travail au rythme de la machine. Puis le mot « travailleur » glisse de sens vers « laboureur » et « ouvrier » : à la fin du XIXe siècle, les trois termes se distinguent à peine.

L’idéologie de l’organisation industrielle de l’outillage et de l’organisation capitaliste de l’économie vit le jour plusieurs siècles avant ce qu’il est convenu d’appeler la révolution industrielle. Dès l’époque de Bacon, les Européens commencèrent à effectuer des opérations relevant d’un nouvel état d’esprit : gagner du temps, rétrécir l’espace, accroître l’énergie, multiplier les biens, Jeter par-dessus bord les normes naturelles, prolonger la durée de la vie, remplacer les organismes vivants par des mécanismes qui les simulent ou amplifient une fonction particulière. De tels impératifs sont devenus les dogmes de la science et de la technique dans nos sociétés, ils n’ont valeur d’axiomes que parce qu’ils ne sont pas soumis à l’analyse. Le même changement d’état d’esprit est reflété par le passage du rythme rituel à la régularité mécanique : l’accent est mis sur la ponctualité, la mesure de l’espace et la comptabilisation des votes, de sorte que des objets concrets et des événements complexes sont transformés en quanta abstraits. Cette passion capitaliste pour un ordre répétitif a miné l’équilibre qualitatif entre l’ouvrier et son outillage faible.


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L’émergence de nouvelles formes d’énergie et de pouvoir a changé le rapport que l’homme entretenait avec le temps. Le prêt à intérêt était condamné par l’Église comme une pratique contre-nature : l’argent était par nature un moyen d’échange pour acheter le nécessaire, non un capital qui pût travailler ou porter des fruits. Au XVIIe siècle, l’Église elle-même abandonna cette conception, quoique ce fût à regret, pour accepter le fait que les chrétiens étaient devenus des capitalistes marchands. L’usage de la montre se généralisa et, avec lui, l’idée du « manque » de temps. Le temps devint de l’argent : j’ai gagné du temps, il me reste du temps, comment vais-je le dépenser ? Je manque de temps, je ne peux pas me payer le luxe de gaspiller mon temps à cela, une heure, c’est déjà ça de gagné !

Bientôt on commença à considérer ouvertement l’homme comme une source d’énergie. On chercha à mesurer la prestation quotidienne maximale que l’on pouvait attendre d’un homme, puis à comparer le coût de l’entretien et la puissance de l’homme avec ceux du cheval. L’homme fut redéfini comme source d’énergie mécanique. On remarqua que les galériens n’étaient pas très efficients puisqu’ils restaient liés au mouvement singulier de la rame. En revanche, les prisonniers condamnés au supplice de l’écureuil, encore utilisé au XIXe siècle dans les prisons anglaises, fournissaient une puissance rotative capable d’alimenter n’importe quelle nouvelle machine.

Le nouveau rapport de l’homme à son outillage durant la révolution industrielle prend racine, comme le capitalisme, dans le XVIe siècle ; à son tour, il appela de nouvelles sources d’énergie. La machine à vapeur est plus un effet de cette soif d’énergie qu’une cause de la révolution industrielle. Avec le chemin de fer, cette précieuse machine devint mobile et l’homme se fit usager. En 1782, la diligence franchissait 100 kilomètres par jour entre Paris et Marseille ; en 1855, Napoléon III se vantait de parcourir 100 kilomètres à l’heure. Peu à peu, la machine mit l’homme en mouvement : en 1900, un travailleur français non employé dans l’agriculture franchissait en moyenne trente fois plus de kilomètres que son homologue en 1850. C’est alors la fin tout à la fois de l’Age du Fer et de la révolution industrielle. À l’habileté à se mouvoir se substitue le recours aux transports. Le faire en série remplace le savoir-faire, l’industrialisation devient la norme.

Au XXe siècle, l’homme met en perce de gigantesques réservoirs naturels d’énergie. Le niveau énergétique ainsi atteint produit ses propres normes, il détermine les caractères techniques de l’outil et, plus encore, la place nouvelle de l’homme. À l’œuvre, au labeur, au travail vient alors s’ajouter le service de la machine : obligé de s’adapter à son rythme, le travailleur se transforme en opérateur de moteurs ou en employé de bureau. Et le rythme de la production exige la docilité du consommateur qui accepte un produit standardisé et conditionné. Alors, on a moins besoin de journaliers dans les champs, le serf cesse d’être rentable. Le travailleur, aussi, cesse d’être rentable, dès lors que l’automation achève la transformation ouverte par l’industrialisation, et poursuivie par la production de masse. Le charme discret du conditionnement abstrait par la méga-machine remplace le claquement du fouet à l’oreille de l’esclave-laboureur et l’avance implacable de la chaîne déclenche le geste stéréotypé de l’esclave-ouvrier.

Nous avons ainsi passé en revue quatre niveaux énergétiques qui peuvent marquer l’organisation d’une société, la structure de ses outils et le style dominant de ses activités productrices. Ces quatre organisations circonscrivent respectivement le champ de l’œuvre indépendante et créatrice, du labeur sous la loi de la nécessité, du travail à la cadence de la chaîne et du fonctionnement « conditionné opérationnellement » à l’intérieur de la méga-machine. La manière dont ces différents genres d’activité participent aux échanges de l’économie et affrontent les lois du marché est révélatrice de leurs différences mutuelles. Le créateur d’une œuvre ne peut pas s’offrir lui-même sur le marché, il peut seulement proposer le fruit de son activité. Le laboureur et le travailleur peuvent offrir à autrui leur force et leur compétence. Enfin la place du fonctionnaire et de l’opérateur est devenue elle-même une marchandise. Le droit d’opérer sur une machine et de bénéficier des privilèges afférents est obtenu à l’issue de la consommation d’une série de traitements préalables : curriculum scolaire, conditionnement professionnel, éducation permanente.

Nous sommes tous fils de notre temps et nous avons la plus grande peine à imaginer un type de production postindustriel et pourtant humain. Pour nous, limiter l’outillage industriel évoque le retour à l’entrée de la mine et au chronomètre de l’usine, ou au trimard du fermier qui a des concurrents mécanisés. L’ouvrier qui plonge un pneu dans une solution d’acide sulfurique bouillant doit répéter ce geste absurde et épuisant à chaque gémissement de la machine ; il est véritablement attaché à la machine. De son côté, le travail des champs n’est plus ce qu’il était pour le serf ou pour le paysan. Pour le serf, c’était le labeur au service d’un maître qui le commandait ; pour le paysan, c’était le labour de son champ à lui, il l’organisait en fonction de la croissance des plantes, de l’appétit des bêtes, et du temps qu’il ferait le lendemain. L’ouvrier agricole mexicain, qui va travailler aux États-Unis et ne dispose pas d’outils manipulables, se trouve dans une situation absurde. Il est pris entre deux feux : ou bien il doit s’épuiser à rivaliser avec les performances exécutées par ceux qui possèdent tracteurs et machines à usages multiples, ou bien il fait fonctionner cette machinerie moderne en ayant conscience d’être brimé, exploité et berné, avec le sentiment d’être une simple pièce de rechange pour la méga-machine. L’idée le dépasse qu’on puisse utiliser des outils maniables à la fois moins fatigants que l’ancienne charrue, moins aliénants que la moissonneuse-batteuse et plus productifs que l’une et l’autre.


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Aucun des types d’outillage réalisables par le passé ne pouvait à la fois rendre possibles un genre de société et un mode d’activité marqués du sceau de l’efficience et de la convivialité. Mais aujourd’hui nous pouvons concevoir des outils qui permettent d’éliminer l’esclavage de l’homme à l’égard de l’homme, sans pour autant l’asservir à la machine. La condition de ce progrès est le renversement du cadre d’institutions qui régit l’application des résultats tirés des sciences et des techniques. De nos jours, l’avancée scientifique est identifiée à la substitution à l’initiative humaine d’un outillage programmé, mais ce qu’on prend ainsi pour l’effet de la logique du savoir n’est en bonne réalité que la conséquence d’un préjugé idéologique.

La science et la technique étayent le mode industriel de production et imposent de ce fait la mise au rancart de tout outillage spécifiquement lié à un travail autonome et créateur. Un tel processus n’est pas contenu en germe dans les découvertes scientifiques, et ce n’est pas davantage la conséquence nécessaire de leur application. C’est le résultat d’un parti pris absolu en faveur du développement du mode industriel de production. La recherche s’efforce de réduire partout les blocages secondaires qui entravent la croissance d’un processus spécifique de production. À chacune des découvertes ainsi obtenues par une programmation de longue date, on pavoise comme s’il s’agissait d’une coûteuse percée, réalisée à grand-peine dans l’intérêt public. En fait, la recherche est presque totalement au service du développement industriel. Une technique avancée pourrait tout aussi bien réduire le poids du labeur et, de cent façons, servir l’expansion de l’œuvre de production personnelle. Les sciences de la nature et les sciences de l’homme pourraient servir à créer des outils, tracer leur cadre d’utilisation et forger leurs règles d’emploi de sorte que l’on atteigne à une incessante recréation de la personne, du groupe et du milieu, à un total déploiement de l’initiative et de l’imagination de chacun.


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Nous pouvons aujourd’hui comprendre la nature de façon nouvelle. Le tout est de savoir à quelles fins. C’est l’heure du choix entre la constitution d’une société hyperindustrielle, électronique et cybernétique, ou la réunion d’un large éventail d’outils modernes et conviviaux. Un même poids d’acier peut servir à produire une scie à métaux, une machine à coudre ou un élément industriel : dans les deux premiers cas, l’efficacité de mille personnes sera multipliée par trois ou par dix ; dans le dernier, une large part de leur savoir-faire perdra sa raison d’être. Il faut choisir entre distribuer à des millions de personnes, au même moment, l’image colorée d’un pitre s’agitant sur le petit écran, ou donner à chaque groupe humain le pouvoir de produire et de distribuer ses propres programmes dans les centres vidéo. Dans la première hypothèse, la technique est mise au service de la promotion du spécialiste régie par des bureaucrates. Toujours plus de planificateurs feront des études de marché, dresseront des équilibres prévisionnels et façonneront la demande de toujours plus de gens dans un nombre croissant de secteurs. Il y aura toujours plus de choses utiles fournies à des inutiles. Mais une autre possibilité s’offre. La science peut aussi s’employer à simplifier l’outillage, à rendre chacun capable de façonner son environnement immédiat, c’est-à-dire capable de se charger de sens en chargeant le monde de signes.

À l’image de ce que fit la Réforme en arrachant le monopole de l’écriture aux clercs, nous pouvons arracher le malade aux médecins. Il n’est pas besoin d’être très savant pour appliquer les découvertes fondamentales de la médecine moderne, pour déceler et soigner la plupart des maux curables, pour soulager la souffrance d’autrui et l’accompagner à l’approche de la mort. Nous avons du mal à le croire, parce que, compliqué à dessein, le rituel médical nous voile la simplicité des actes. J’ai une amie noire de dix-sept ans qui est récemment passée en jugement pour avoir soigné la syphilis primaire de cent trente camarades d’école. Un détail d’ordre technique, souligné par un expert, lui a valu l’acquittement : ses résultats étaient statistiquement meilleurs que ceux du Service de Santé américain. Six semaines après le traitement, elle a pu faire des examens de contrôle sur tous ses patients, sans exception. Il s’agit de savoir si le progrès doit signifier une indépendance accrue ou une croissante dépendance.

La possibilité de confier des soins médicaux à des non-spécialistes va à l’encontre de notre conception du mieux-être, due à l’organisation régnante de la médecine. Conçue comme une entreprise industrielle, elle est aux mains de producteurs (médecins, hôpitaux, laboratoires pharmaceutiques) qui encouragent la diffusion des procédés de pointe coûteux et compliqués, et réduisent ainsi le malade et son entourage au statut de clients dociles. Organisée en système de distribution sociale de bienfaits, la médecine incite la population à lutter pour obtenir toujours plus de soins dispensés par des professionnels en matière d’hygiène, de prévention, d’anesthésie ou d’assistance aux mourants. Jadis le désir de justice distributive se fondait sur la confiance dans l’autonomie. Aujourd’hui, figée dans le monopole d’une hiérarchie monolithique, la médecine protège ses frontières en encourageant la formation de paraprofessionnels auxquels sont sous-traités les soins autrefois dispensés par l’entourage du malade. Ce faisant, l’organisation médicale protège son monopole orthodoxe de la concurrence déloyale de toute guérison obtenue par des moyens hétérodoxes. En fait, chacun peut soigner son prochain et, dans ce domaine, tout n’est pas nécessairement matière à enseignement. Simplement, dans une société où chacun pourrait et devrait soigner son prochain, certains seraient plus experts que d’autres. Dans une société où l’on naîtrait et mourrait chez soi, où l’infirme et l’idiot ne seraient pas bannis de la place publique, où l’on saurait distinguer la vocation médicale de la profession de plombier, il se trouverait des gens pour aider les autres à vivre, à souffrir et à mourir.

L’évidente complicité du professionnel et de son client ne suffit pas à expliquer la résistance du public à l’idée de déprofessionnaliser les soins. À la source de l’impuissance de l’homme industrialisé, on trouve l’autre fonction de la médecine présente qui sert de rituel pour conjurer la mort. Le patient se confie au médecin non seulement à cause de sa souffrance, mais par peur de la mort, pour s’en protéger. L’identification de toute maladie à la menace de mort est d’origine assez récente. En perdant la distinction entre la guérison d’une maladie curable et la préparation à l’acceptation du mal incurable, le médecin moderne a perdu le droit de ses prédécesseurs à se distinguer clairement du sorcier et du charlatan ; et son client a perdu la capacité de distinguer entre le soulagement de la souffrance et le recours à la conjuration. Par la célébration du rituel médical, le médecin masque la divergence entre le fait qu’il professe et la réalité qu’il crée, entre la lutte contre la souffrance et la mort d’un côté et l’éloignement de la mort au prix d’une souffrance prolongée de l’autre. Le courage de se soigner seul n’appartient qu’à l’homme qui a le courage de faire face à la mort.”

[…]

“Le Droit et la Finance sont derrière l’industrie, ils lui donnent le pouvoir d’ôter à l’homme la faculté de construire sa propre maison. Tout récemment, le Mexique a lancé un grand programme ayant pour but de fournir à chaque travailleur un logement décent. Dans un premier temps, on établit de nouvelles normes pour la construction d’unités d’habitation. Ces normes devaient protéger l’acquéreur d’une maison contre les abus de l’industrie de la construction. Mais, paradoxalement, ces normes mêmes ont privé encore plus de gens de la possibilité traditionnelle de se construire une maison. Car le nouveau code de l’habitat édicté des conditions minimales qu’un travailleur qui construit sa maison sur son temps libre ne peut pas remplir. De plus, le loyer d’un logement construit industriellement dépasse le revenu total de 80 % de la population. Ce « logement décent », comme on dit, ne peut être occupé que par des gens aisés ou par ceux à qui la loi octroie une allocation de logement.

Les logements qui ne satisfont pas aux normes industrielles sont décrétés dangereux et insalubres. On refuse une aide publique à l’écrasante majorité de la population, qui n’a pas les moyens d’acheter une maison, mais qui pourrait s’en construire une. Les fonds publics destinés à l’amélioration des conditions d’habitat dans les quartiers pauvres sont affectés à la construction de villes nouvelles, près des capitales provinciales et régionales, où pourront vivre les fonctionnaires, les ouvriers syndiqués et ceux qui ont du piston.”

[…]

“Première est la structure de l’outil pour l’acquisition du premier savoir : moins nos outils sont conviviaux, plus ils alimentent l’enseignement. Dans certaines tribus, de petite taille et de grande cohésion, le savoir est partagé très équitablement entre la plupart des membres de la tribu, chacun sait la plus grande part de ce que tout le monde sait. À l’étape ultérieure du procès de civilisation, de nouveaux outils sont introduits, plus de gens savent plus de choses, mais tout le monde ne sait plus faire toute chose également bien. La maîtrise, toutefois, n’implique pas encore le monopole de la compréhension : on peut avoir la compréhension de ce que fait un forgeron sans en être un soi-même, on n’a pas besoin d’être cuisinier pour savoir comment on fait la cuisine. Ce jeu combiné d’une information largement répandue et d’une aptitude générale à en tirer parti caractérise une société où prévaut l’outil convivial. Si la technique de l’artisan peut être comprise en observant son travail, les ressources complexes qu’il met en œuvre ne peuvent être acquises qu’à l’issue d’une longue opération disciplinée : l’apprentissage. Le savoir global d’une société s’épanouit quand, à la fois, se développent le savoir acquis spontanément et le savoir reçu d’un maître ; alors rigueur et liberté se conjuguent harmonieusement. L’extension du champ d’équilibre du savoir ne peut aller à l’infini, elle est grosse de sa limite. Ce champ est optimisable, il n’est pas indéfini. D’abord parce que la durée d’une vie humaine est limité. Ensuite (et cela est tout aussi inexorable) parce que spécialisation de l’outil et division du travail sont en interaction, et requièrent, au-delà d’un certain point, une surprogrammation de l’opérateur et du client. La plus grande part du savoir de chacun est dès lors l’effet du vouloir et du pouvoir d’autrui. La culture peut fleurir en d’innombrables variétés, mais il est des bornes matérielles qu’elle ne peut contourner.

Dans quel environnement l’enfant des villes voit-il le jour ? Dans un ensemble complexe de systèmes qui signifient une chose pour ceux qui les conçoivent, et une autre pour ceux qui les emploient. Placé au contact de milliers de systèmes, placé à leurs terminaisons, l’homme des villes sait se servir du téléphone et de la télévision, mais il ne sait comment ça marche. L’acquisition spontanée du savoir est confinée aux mécanismes d’ajustement à un confort massifié. L’homme des villes est de moins en moins à l’aise pour faire sa chose à lui. Faire la cuisine, la cour ou l’amour devient matière à enseignement. Dévié par et vers l’éducation, l’équilibre du savoir se dégrade. Les gens savent ce qu’on leur a appris, mais ils n’apprennent plus par eux-mêmes. Ils sentent qu’ils ont besoin d’être éduqués.


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Le savoir est dès lors un bien et, comme tout bien mis sur le marché, il est soumis à la rareté. Celer la nature de cette rareté est la fonction — fort coûteuse — d’une éducation multiforme. L’éducation, c’est la préparation programmée à la « vie active » moyennant l’ingurgitation d’instructions massives et standardisées produites par l’école. Mais l’éducation, c’est aussi le branchement continu sur le flux d’informations médiatisées (informations sur ce qui se passe), c’est le « message » de chaque bien manufacturé. Quelquefois le message est écrit sur la boîte, et il faut le lire. Si le produit est plus élaboré, sa forme, sa couleur, les associations provoquées dictent à l’usager la façon de s’en servir. Permanente, l’éducation l’est en particulier, comme médecine de saison, pour le cadre, le policier et l’ouvrier qualifié, périodiquement dépassés par l’innovation dans leur propre branche. Lorsque les gens s’usent, doivent sans cesse retourner sur les bancs de l’école pour prendre un bain de savoir et de sécurité, lorsque l’analyste doit être reprogrammé à chaque nouvelle génération d’ordinateur, alors, vraiment, l’éducation est un bien soumis à la rareté. Ainsi l’éducation devient, dans la société, la question à la fois la plus brûlante et la plus mystifiante.”

[…]

“Au début du XIXe siècle l’industrie commença à concurrencer les autres modes de production. Les réussites industrielles devinrent la mesure et la règle de l’économie tout entière. Bientôt on tint pour subsidiaires toutes les activités productives auxquelles on ne pouvait pas appliquer les règles de mesure et les critères d’efficience valables pour la production à la chaîne : il en fut ainsi des travaux domestiques, de l’artisanat et de l’agriculture de subsistance. Le mode industriel de production commença par dégrader le réseau de relations productives qui avaient jusque-là coexisté dans la société, pour ensuite le frapper de paralysie.


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Ce monopole qu’exerce un seul mode de production sur toutes les relations productives est plus insidieux et plus dangereux que la concurrence entre firmes, mais il est moins visible. Il est facile de connaître le gagnant dans la concurrence de surface : c’est l’usine qui utilise le capital de façon intensive, l’affaire la mieux organisée, la branche industrielle la plus esclavagiste et la mieux protégée, l’entreprise qui gaspille avec la plus grande discrétion ou celle qui fabrique le plus d’armements. À large échelle, cette course prend la forme d’une concurrence entre firmes multinationales et nations en voie d’industrialisation. Mais ce jeu mortel entre titans détourne l’attention de sa propre fonction rituelle. À mesure que s’étend le champ de concurrence, une même structure industrielle se développe à travers le monde et polarise la société. Le mode industriel de production établit sa domination non seulement sur les ressources et l’outillage, mais aussi sur l’imagination et les désirs d’un nombre croissant d’individus. C’est le monopole radical généralisé, non plus celui d’une branche d’industrie, mais celui du mode industriel de production. L’homme lui-même est industrialisé en quelque sorte. Les systèmes politiques font assaut d’ingéniosité et d’agilité sémantique pour baptiser de noms opposés cette même structure industrielle partout en expansion, sans comprendre, pourtant qu’elle échappe partout à leur contrôle. Tout au contraire, l’antagonisme entre pays pauvres et pays riches, entre nations soumises à une planification centrale et nations où règne la loi du marché, est le masque nécessaire pour que ce monopole paraisse bénéfique.

Étendue au monde entier, cette industrialisation de l’homme entraîne la dégradation de tous les langages et il devient très difficile de trouver les mots qui parleraient d’un monde opposé à celui qui les a engendrés. Le langage reflète le monopole que le mode industriel de production exerce sur la perception et la motivation. Dans les nations industrielles, quand l’homme parle de ses œuvres, les mots qu’il emploie désignent les produits de l’industrie. Le langage réfléchit la matérialisation de la conscience.”

[…]

“La loi comme la jurisprudence suppose que les parties soumettent les conflits d’intérêts sociaux au jugement d’un tribunal impartial. Ce tribunal ou cette chambre opère de façon continue. Le juge idéal est une personne ordinaire, prudente, indifférente au fond de l’affaire à débattre, experte dans l’exercice de la procédure. Mais, dans la réalité de la vie, le juge est un homme de son temps et de son milieu. En fait, le tribunal en est venu à servir la concentration du pouvoir et la croissance de la production industrielle. Non seulement le juge et le législateur sont poussés à croire qu’une affaire est bien jugée et le conflit convenablement résolu quand la balance de la justice est inclinée en faveur de l’intérêt global des industries, mais encore la société a conditionné le plaignant à exiger qu’elles croissent. On revendique une plus grosse tranche du gâteau institutionnel plutôt que la protection contre une institution qui mutile la liberté.”


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“Pour entamer la lutte contre les préjugés régnants, pour conduire à l’inversion, certains de ceux qui appartiennent aux grandes professions peuvent jouer le rôle d’éclaireurs. Lorsqu’ils prennent conscience de la crise de l’école, les éducateurs se mettent habituellement en quête d’une solution miracle pour enseigner plus de choses à plus de gens. Leurs efforts et leurs prétentions amplifient l’importance de la minorité des pédagogues qui insistent sur les limites pédagogiques de la croissance industrielle. De la même façon, les médecins ont tendance à croire qu’au moins une partie de leur savoir est exprimable seulement en termes ésotériques. À leurs yeux, un confrère qui sécularise les actes médicaux n’est qu’un profanateur. Il est vain d’attendre de l’Ordre des médecins, des syndicats de l’Éducation nationale ou de l’Association des ingénieurs de la circulation qu’ils expliquent en termes simples, tirés du langage courant, le gangstérisme professionnel de leurs collègues. Il est tout aussi vain de penser que les députés, les juristes et les magistrats vont soudain reconnaître l’indépendance du Droit par rapport à leur notion préconçue du bien — qui se confond avec la fourniture de la plus grande quantité de produits au plus grand nombre de gens. Car tous sont dressés à arbitrer les conflits en faveur de leur propre branche d’activité, soit qu’ils parlent au nom des patrons, des salariés, des usagers ou de leurs collègues eux-mêmes.”

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“Si, dans un très proche avenir, l’humanité ne limite pas l’impact de son outillage sur l’environnement et ne met pas en œuvre un contrôle efficace des naissances, nos descendants connaîtront l’effroyable apocalypse prédite par maint écologue. […] L’installation du fascisme techno-bureaucratique n’est pas inscrite dans les astres. Il y a une autre possibilité : un processus politique qui permette à la population de déterminer le maximum que chacun peut exiger, dans un monde aux ressources manifestement limitées ; un processus d’agrément portant sur la fixation et le maintien de limites à la croissance de l’outillage ; un processus d’encouragement de la recherche radicale de sorte qu’un nombre croissant de gens puissent faire toujours plus avec toujours moins. Un tel programme peut encore paraître utopique à l’heure qu’il est : si on laisse la crise s’aggraver, on le trouvera bientôt d’un extrême réalisme.”

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